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LE
SILENCE DE LA GRILLE
essai critique d'Annie Suquet*
publié dans DE L'ARSENIC, N. 3,
Textes réunis et présentés par Rita Freda,
Arsenic, Lausanne, 2001. |
(* Annie Suquet est critique de danse,
chargée de mission au Centre National de la Danse, Paris)
Dans la nef de la grande salle du Théâtre de l'Arsenic,
nulle coulisse ne vient ménager de hors champ. A aucun moment
les danseurs de The Moebius Strip ne quittent la salle. Tout,
dans le spectacle, se passe "à vue". De longs instants après
le début de la danse, public et scène sont encore
baignés dans la même lumière. Celle-ci ne changera
que par gradations infimes. La clarté brute émerge
presque insensiblement. Quasi indécelable aussi est l'amorce
de l'obscurcissement terminal. Les formes des corps s'effilochent
alors aux limites de la visibilité. Ne reste que la trace
dynamique des mouvements, purs traits d'une énergie devenue
inqualifiable.
Un milieu lumineux à la fois mouvant et ininterrompu (signé
Daniel Demont) accueille cette autre continuité fluctuante
qu'est celle du mouvement selon Gilles Jobin.
Un vaste rectangle quadrillé est réservé au
milieu de la scène. De larges aires de dégagement
libèrent le pourtour de cette grille marquée au sol.
La danse restera cantonnée à cette surface. La danse,
c'est-à-dire pour commencer une succession d'actions élémentaires
: marcher, s'allonger, se lever, s'asseoir. Les cinq protagonistes
(Christine Bombal, Jean-Pierre Bonomo, Vinciane Gombrowicz, Lola
Rubio et Gilles Jobin) déploient les courtes séquences
de ce lexique gestuel au fil des lignes et des intersections du
quadrillage. Ils évoluent chacun à leur tour ou à
l'unisson ou selon un rythme différent. Ils peuvent par exemple
s'allonger sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, mais toujours
en rapport avec l'un des axes de la grille. Le principe de sérialité
est posé. Les modules gestuels ne sont pas répétés
mais déclinés selon toutes leurs variantes, en fonction
d'un dispositif qui les restreint et les organise. Dans la tension
instituée réside le potentiel générateur
du système.
Matrice de contraintes, gestes ordinaires vidés de leur fonction
utilitaire, principe sériel de composition... autant de traits
qui rattachent la recherche de Gilles Jobin à certaines des
méthodes (et des questions) les plus endurantes de la modernité.
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La grille d'abord. Ne pas s'y tromper. Sous ses allures d'intemporelle
objectivité, elle est lestée de mémoire. L'historienne
de l'art américaine Rosalind Krauss note que "dans toute
la production esthétique moderne, aucune forme ne s'est maintenue
avec autant d'acharnement" que la grille (1).
Krauss y voit un emblème de la quête d'un art autonome,
non mimétique, un art dont les stratégies visent à
déjouer les modes de production de sens (par le récit
notamment) du sujet psychologique. "L'absolue stagnation de la grille,
son absence de hiérarchie, de centre, d'inflexions, souligne
non seulement son caractère anti-référentiel,
mais plus encore son hostilité à la narration." (2)
En recourant à la grille, Gilles Jobin rend partiellement
caduque la question d'auteur chorégraphique. La grille ne
peut être que réitérée, jamais créée.
Sur la grille, le chorégraphe n'invente pas à proprement
parler des parcours : il les emprunte comme les routes possibles
d'un réseau déjà constitué. C'est la
seule qualité des mouvements - leur texture, leur densité...
- qui module les trajets. Le damier de The Moebius Strip
n'est ni originel ni original. C'est une figure d'espace "ready
made" pour ainsi dire. Et pourtant travaillée en abyme par
l'inconscient optique de toute une culture.
Le damier de Jobin partage avec un échiquier ou un terrain
de sport d'être horizontalement délimité. La
remarque prend son sens par contraste avec d'autres usages scéniques
de la grille. Qu'on pense à Dance de Lucinda Childs
(1979) (3).
Le quadrillage au sol s'étire aux confins de la scène,
de sorte qu'on le prolonge en imagination dans toutes les directions.
L'illimitation, c'est l'arbitraire même du cadre de scène
à l'italienne (analogue au cadre d'un tableau et donc vertical)
qui en induit le fantasme. Le spectacle de la lancée des
trajectoires est une découpe, une chute d'infini. Comme on
parle d'une chute de tissu. Le quadrillage de Childs est une version
géométrisée de l'espace "all over" de l'expressionnisme
abstrait, il est expansif (4).
Intercalé à l'avant-scène entre le public et
les danseurs, le film de Sol LeWitt, réalisé à
partir de captations plus ou moins surplombantes de la chorégraphie,
se lit comme une glose sur le thème de la grille. Diffusé
sur un écran translucide, il rend manifeste en la matérialisant
la fiction à l'oeuvre dans le dispositif visuel de la perspective
classique. Soit le redressement, sur un plan projectif unifié
par un quadrillage orthogonal, de tout ce qui se succède
dans l'étalement horizontal de la surface réelle :
celle que les danseurs sont, au même moment, effectivement
en train de parcourir.
Le coup de maître de Gilles Jobin dans The Moebius Strip
est de parvenir, pendant de longs moments, à faire basculer
la grille perspectiviste. Il la plaque au sol. La verticale est
rabattue sur l'horizontale, soit l'exact inverse de la fiction perspective
telle qu'elle sous-tend les processus de l'accommodation visuelle
occidentale. Jobin joue avec cet inconscient optique. Lorsqu'il
choisit de faire évoluer ses danseurs à quatre pattes,
la déroute perceptuelle est à son comble. Comme si
renoncer à la station debout était la seule manière
d'éviter que la grille au sol ne vienne réorganiser
la perception de la scène en tableau illusionniste, avec
profondeur de champ et hiérarchie événementielle.
C'est durant les périodes où les danseurs progressent
à quatre pattes que la grille revêt son plus grand
pouvoir d'abstraction. Elle est alors un pur plan d'immanence, étale,
égal. Ce qui s'y joue est sans au-delà. Les mouvements
sont de simples propensions cinétiques ici-maintenant, ils
ne racontent rien, ne forment pas davantage image. Dans ces moments-là
également, le spectacle se fait mutique jusqu'au vertige.
Rosalind Krauss encore, à propos de la grille : "Cette structure,
imperméable aussi bien au temps qu'à l'accident, interdit
la projection du langage dans le domaine visuel. Résultat
: le silence" (5).
Rebelle aussi à la projection humanisante du langage est
la posture à quatre pattes, sourdement associée à
l'aphasie animale ou infantile. A quatre pattes, l'homme n'est pas
terminé, à moins qu'il ne soit déchu ou régressé.
Tel est l'envers de la fantasmatique de l'"homo rectus", l'"animal
recti-fié" de la cosmogonie chrétienne dont Pierre
Legendre analyse la persistance à travers l'histoire de la
danse. "C'est vertical que l'homme est à l'image de Dieu"
(6). C'est
debout qu'il "représente", c'est-à-dire "marche en
tant qu'image ou en rapport d'image" avec l'Autre (7).
Pour être humain, le corps se doit d'être érigé,
ascendant. La représentation traditionnelle est de bout en
bout travaillée par le symbole d'un "homme qui parle et qui
voit le ciel parce qu'il est debout" (8).
En se découvrant au fil du siècle comme une forme
de "pensée sans mot", selon l'expression de Rudolf von Laban,
la danse moderne dénoue peu à peu l'impératif
signifiant de la verticalité. Le poids, le sol deviennent
des voies d'accès à un champ d'expérience où
ni le langage ni la vision n'ont de préséance. La
tactilité en revanche prend une importance cardinale dans
cette "région du silence" où se fomente l'émergence
du mouvement (Laban encore (9)).
Les corps de Jobin prennent leur place dans la longue lignée
des expériences au sol de la danse contemporaine, de Mary
Wigman à Trisha Brown en passant par Simone Forti.
Evoluer en quadrupède avec un tant soit peu d'aisance implique
une répartition égalitaire, démocratique dirait
Trisha Brown, du poids du corps sur ses points d'appui au sol. A
la valeur égalisée des trajets sur le damier (aucun
ne retient l'attention plus qu'un autre) fait ainsi écho
le nivellement de la masse des corps. Bras et jambes, pieds et mains
sont rendus à une exacte équivalence. Que les danseurs
arpentent rythmiquement les lignes ou s'étirent en croix
aux angles des carrés, leurs corps ne paraissent pas plus
hiérarchisés, pas plus orientés que ne l'est
le damier. Ce qui en revanche devient sensible, c'est la circulation,
la permutation continue entre les polarités (gauche/droite,
dedans/dehors...) qui est au fondement de la production du mouvement.
La marche à quatre pattes se développe à la
manière d'un huit indéfiniment recommencé,
où les trois dimensions de l'espace du corps s'échangent
en permanence via le centre de gravité. En ce sens, la marche
à quatre pattes est une sorte d'incarnation de la bande de
Moebius. Cette topologie du mouvement sans fin modélisait
pour Lacan "quelque chose de l'irreprésentabilité
du sujet, de l'absence finale de miroir" (10).
Une telle structure interdit en effet toute assignation, toute localisation
définitives d'un dedans et d'un dehors, d'un avant et d'un
après. Le symbole taoïste du yin/yang ne dit finalement
pas autre chose. Gilles Jobin en tout cas y insiste : pour The
Moebius Strip, il a refusé d'utiliser la vidéo,
de "se regarder travailler", il a voulu se "libérer du regard
extérieur" (11).
Du miroir donc, de ce qu'il fige et fixe. Encore une fois, les repères,
dans la chorégraphie de Gilles Jobin, ne sont plus visuels.
La beauté de la marche à quatre pattes de Gilles Jobin
réside dans la fluidité, l'homogénéité
de son séquençage. Elle tient aussi à ce que
les pieds et les mains des danseurs semblent restitués à
une intelligence tactile, passablement élimée dans
nos comportements quotidiens. Les danseurs de Jobin sentent le sol,
le palpent comme un alpiniste son rocher, comme un funambule sa
corde. S'il est sans accroc, le transfert des appuis n'est nullement
mécanique. La présence des danseurs à leurs
impressions tactiles confère au mouvement une qualité
ouatée, onctueuse, continue. Et c'est peu à peu la
perception même du sol qui se trouve affectée. La tactilité
des mouvements finit par doter la grille d'une quasi-tangibilité.
La grille est réinvestie, non par du symbolique, mais par
du qualitatif. La danse ne charge la grille d'aucun surplus de sens,
mais d'un supplément de texture. Ce faisant, un autre sol
s'organise dans la perception, avec ses dépressions, ses
strates presque géologiques. Les lignes blanches sont solides,
les carrés noirs, des béances à éviter.
Dans la dernière séquence, le rapport s'inverse. Des
feuilles de papier blanc recomposent au sol un rectangle à
la géométrie plus dense. Les noirs deviennent alors
d'étroits passages creux, des défilés entre
les saillies rapprochées des blancs.
The Moebius Strip est d'autant plus riche, d'un point de
vue sensoriel, que la grille, utilisée comme un système,
maintient l'abstraction de la danse, son silence. C'est en effet
dans les moments où la chorégraphie est la plus réfractaire
à la projection d'un sens, qu'elle promeut les effets d'empathie
ou de distorsion perceptifs les plus troublants. A deux reprises,
la chorégraphie s'échappe du système. La grille
alors ne régit plus le mouvement, ni aucune autre règle
du jeu. Les conséquences sont brutales. L'événement
fait immédiatement crise. La première fois, une danseuse
semble saisie d'épilepsie ou subir une électrocution.
La seconde fois, une femme, encore, entre en convulsions et finit
écartelée sur la masse tentaculaire des quatre autres
danseurs couchés. Les deux moments drainent un cortège
d'associations plus ou moins douloureuses. Autour de la femme écartelée
(crucifiée ?), la scène - car alors le théâtral
l'emporte - évoque confusément une pietà. Tout
se passe comme si, profitant du desserrement du système,
le langage et l'affect affluaient avec la violence d'un retour de
refoulé.
On réalise alors qu'en choisissant de confier la danse à
un nombre impair de danseurs - seul aspect non égalitaire
dans la distribution des paramètres du spectacle -, Gilles
Jobin avait dès l'abord ménagé la possibilité
d'explosion du système, de son dépassement vers d'autres
configurations. Si The Moebius Strip a des allures de jeu,
l'asymétrie qui le travaille renvoie finalement au processus
sans merci à l'oeuvre dans le vivant : répétition,
différenciation, élimination, pour des hybridations
sans cesse renouvelées. |
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